Des objets… une histoire

1944, Post Tenebras…

musée militaire

1944, Post Tenebras

Philippe Coet – Octobre 2026

La décision tombe début novembre 1940 : « D’entente avec le Conseil fédéral, le commandement de l’armée a décrété l’obscurcissement sur tout le territoire de la Confédération, à partir du jeudi 7 novembre (…) ». La mesure s’applique entre 22 heures et l’aube.

Il s’agit là d’un virage à 180°. L’éclairage nocturne était jusqu’alors considéré comme une protection puisqu’il signalait aux belligérants le territoire neutre de la Suisse. Mais force a été de constater que cet éclairage n’empêchait pas le survol du pays par des avions étrangers, en particulier ceux de la Royal Air Force, et que, de plus, il servait à guider ces derniers. L’obscurcissement semble dès lors être la bonne réponse. Cette décision souligne en outre la volonté de maintenir une stricte neutralité à l’égard de toutes les parties au conflit.

Mais la mesure présente de nombreux inconvénients pour la population. Elle est parfois difficile à mettre en œuvre et elle n’est pas toujours prise au sérieux (le 8 novembre déjà, le service cantonal de défense aérienne rappelle que les infractions sont passibles du code pénal militaire ou d’autres dispositions pénales). Elle est contraignante, suscitant le développement d’un important dispositif réglementaire et répressif, et peut se révéler dangereuse dans certaines circonstances. Enfin, sur la durée, elle s’avère pénible à supporter, voire démoralisante.

Pourtant l’une des premières réactions que rapporte la presse, quinze jours à peine après son entrée en vigueur, trahit plutôt un excès de zèle : la Fédération genevoise des sociétés de détaillants s’inquiète en effet d’une obscurité qui intervient dès la tombée de la nuit, donc avant l’heure fixée pour l’obscurcissement, avec des conséquences néfastes pour « la vie économique de notre cité ». (1)

Des dispositions sont prises dès avant le déclenchement du conflit

Désagréments, risques et insécurité

Dans le noir, on ne voit pas où l’on met les pieds… C’est pour dénoncer la négligence des propriétaires de chiens qu’un lecteur écrit à la Tribune le 3 juillet 1944. Il suggère qu’un arrêté de police soit promulgué, qui exigerait de ces propriétaires qu’ils respectent « la propreté des trottoirs, façades, arcades, etc. ».

Beaucoup plus sérieux, car on ne voit pas non plus où l’on va, est le risque d’accident. Ce n’est d’ailleurs pas qu’un risque si l’on se réfère aux nombreux comptes rendus des journaux : piéton qui doit descendre du trottoir pour éviter un échafaudage et qui, ce faisant, heurte violemment un établi que rien ne signale ; piéton renversé par un automobiliste qui ne l’a pas vu à temps ; cycliste percutant une autre cycliste qui poussait son vélo en accompagnant une amie (les trois protagonistes sont projetés sur la chaussée) ; cycliste rentrant à la maison, lui aussi en poussant sa bicyclette, surpris par un tram qu’il n’a pas vu arriver, et qui est grièvement blessé… Ce ne sont là que quelques exemples glanés sur un bref laps de temps.

Dans ces conditions, on peut comprendre les doléances d’un « cycliste qui roule la nuit ». Evoquant la possibilité de changer les règles existantes, il écrit : « On peut en prendre pour preuve qu’après un grand nombre d’accidents graves les prescriptions en vigueur, concernant l’obscurcissement des tramways et des autos, ont été modifiées et donnent actuellement satisfaction (…). Il serait donc logique puisque l’on a admis que les trams et les autos peuvent causer des accidents du fait de leur obscurcissement, que l’on admette qu’un cycliste peut également en causer tout aussi bien et de tout aussi graves, d’autant plus que dans la nuit noire, une bicyclette ne fait pas de bruit et ne signale pas son approche (…) il ne suffit pas de rouler doucement la nuit pour que tout danger soit écarté ». (2)

L’obscurité peut aussi encourager des comportements répréhensibles. Si le « pillage », une nuit d’été 1944, des décorations florales de la Tour du Molard par des « vandales » paraît anecdotique (pour la troisième fois tout de même !), il n’en va pas de même pour ces vols avec violence dont sont accusés deux individus. Ils ont par deux fois arraché le sac de passantes « en profitant de l’obscurcissement », ce qui leur vaut en mars 44 une lourde condamnation en Cour d’Assises.

De manière générale, la mesure peut être anxiogène et créer ou renforcer un sentiment d’insécurité. Dans une interpellation réclamant un durcissement des peines et la suppression du sursis pour les délits commis sous couvert de l’obscurcissement, le député Bernard Jacot-Descombes insiste sur ce malaise. La population craint ces vols nocturnes, « excessivement nombreux, les journaux ne les signalent pas tous ». Il cite en exemple le personnel féminin qui redoute de rentrer au petit matin, ou ces personnes qui renoncent à se rendre au spectacle de peur d’une mauvaise rencontre sur le chemin du retour ou encore de retrouver leur domicile cambriolé. La réponse de Paul Balmer, chef du département de justice et police, est intéressante. S’il dit entendre ces craintes, il rappelle qu’une consultation des cantons par le département fédéral de justice et police, en 1941, n’a pas, « chose singulière », fait ressortir une augmentation de la criminalité liée à l’obscurcissement, y compris à Genève. La question, à nouveau posée en 1943, reçoit une même réponse des cantons. Le Conseiller d’Etat estime dès lors qu’une démarche à Berne pour obtenir la suppression formelle du sursis n’a aucune chance d’aboutir. L’interpellation est classée sans suite. (3)

Rappels à l’ordre

Fin février 1944, constatant que « la population genevoise fait preuve d’une négligence de plus en plus marquée à l’égard des prescriptions réglant l’obscurcissement », le service cantonal de défense aérienne, d’entente avec le Conseil d’État, annonce la fin d’une pratique introduite en juillet 1941, qui consistait à ne donner qu’un avertissement lors d’un premier manquement. « Dorénavant, toutes les infractions, dûment constatées par les patrouilles de contrôle du Bat. D.A. ou de la gendarmerie, ne feront plus l’objet d’un avertissement, mais seront punies d’une amende, qui sera doublée en cas de récidive ».

Quelques semaines plus tard, la Tribune revient sur le sujet et donne la parole au major Notz, chef de la PA (Protection Aérienne, nouveau nom de la Défense Aérienne Passive). Le major confirme « une indifférence qui tend à devenir totale », ce qui justifie le renforcement des contrôles. Il précise que ses hommes ne font qu’établir des rapports qu’ils transmettent au service des contraventions (le montant minimum de l’amende s’élève à 10 F). (4)

Mais les autorités ne manient pas que le bâton. Elles s’efforcent régulièrement, par voie de presse, de convaincre la population de l’utilité et de la nécessité de l’obscurcissement. Elles font alors appel au civisme et au sens des responsabilités des Genevois.

Une nouvelle ordonnance fédérale sur l’obscurcissement, entrée en force le 1er décembre 1943, réunit des dispositions jusqu’alors dispersées, et fixe les tâches et attributions des autorités et des organes de contrôle. Elle désigne notamment les communes comme responsables de l’application de la mesure.

La DAP sous le crayon de Minouvis

Sa publication donne l’occasion de rappeler, une fois de plus, les enjeux. « En résumé, on ne saurait assez rendre attentive l’opinion publique sur cette nouvelle ordonnance (…), qui souligne une fois encore l’importance de cette mesure de protection passive qui doit être observée avec discipline par l’ensemble de la population » peut-on lire dans le Courrier de Genève du 8 janvier. Et la Tribune d’ajouter : « Il est indispensable que chacun se pénètre de l’importance de cette mesure (…), et facilite, en donnant suite aux ordres de l’autorité, la tâche des organes de surveillance ». Quelques mois plus tard, cette même Tribune revient sur les recommandations relatives aux bombardements aériens. Sans surprise, on y relève : « Observer strictement les règles de l’obscurcissement ». (5) Pour rappel, Schaffhouse est bombardée « par erreur » le 1er avril 1944.

Pourtant la question du bien-fondé de la mesure se pose au sein même des sphères dirigeantes. Ainsi en mai 1944, le gouvernement saint-gallois annonce à son Grand Conseil qu’il a décidé « d’adresser une requête au Conseil fédéral pour mettre fin à l’obscurcissement et pour demander si les prescriptions d’alarme correspondaient encore aux conditions actuelles ». Réponse directe ou indirecte en juin, le chef du département militaire fédéral, Karl Kobelt, donne au Conseil national des explications sur la protection antiaérienne et surtout confirme le maintien de l’obscurcissement. (6)

La lumière revient…

La mesure est finalement levée le 12 septembre, pour les raisons exactement inverses de celles qui ont prévalu en 1940. Les formations de bombardiers n’ont plus l’utilité d’une quelconque « balise lumineuse », et les violations de l’espace aérien suisse sont le fait d’appareils participant aux combats terrestres à proximité de la frontière. Si l’éclairage nocturne ne favorise pas ou plus l’un ou l’autre des belligérants, il améliore en revanche la sécurité des zones frontalières en dessinant les contours d’un pays neutre. Les cantons et les particuliers sont donc encouragés à rétablir l’éclairage public et privé, trains et véhicules à rouler tous feux allumés. Et pour le jour, on signalera le territoire suisse à l’aide de grands drapeaux peints directement sur le sol ou sur le toit des gares et d’autres bâtiments.

« Il va sans dire que le peuple suisse accueillera cette mesure avec un profond sentiment de soulagement. Il a supporté avec bonne humeur et sans récriminer les petits inconvénients qu’elle comportait » note le Journal de Genève du 13, oubliant que l’obscurcissement a suscité son lot de plaintes et de critiques. Et de terminer par ce constat : « à tort ou à raison, notre opinion publique en conclura, non sans en ressentir un grand soulagement, que nous avons recouvré l’essentiel de notre liberté de mouvement ».

Les commentaires des jours suivants traduisent bien ce sentiment. Dans la Tribune du 14 paraît un billet au ton léger, intitulé « Post Tenebras Lux ! ou l’obscurantisme vaincu ». Un lecteur de ce même journal exprime sa gratitude à tous les chauffeurs et conducteurs qui ont maintenu « tous feux éteints » une circulation indispensable, il leur souhaite de « connaître de nouveau la détente bienfaisante des chemins lumineux ». Et on risque cette blague dans l’édition du 24 novembre : « Le client .- Elles ne sont pas en plomb les pièces que vous me rendez ? Le chauffeur de taxi .- Oh ! non, monsieur, l’obscurcissement est fini ».

Mais les autorités le répètent à l’envi : si la situation l’exige, la mesure sera rétablie. Sa levée ne signifie en aucun cas la fin des difficultés ou la disparition de tout danger. 

Télégramme adressé au gouvernement genevois
le 12 septembre 1944, à 12h40

Bien conscient du risque de relâchement que comporte sa décision, le Conseil fédéral met en garde contre « une atmosphère de vacances et de paix ». Un mois plus tard, le 20 octobre, on lit dans la Tribune : « Chacun souhaite la fin du cauchemar que connaît l’Europe depuis plus de cinq ans. Mais cette fin n’est pas dans la compétence de notre pays. Par contre, la guerre nous a enseigné un grand devoir. C’est celui d’être prêts et toujours prêts, de défendre notre neutralité et notre indépendance ».(7)

A l’heure du bilan

Terminons cette brève évocation par quelques chiffres significatifs pour Genève. L’obscurcissement a duré 1’405 nuits. Les patrouilles de la DAP/PA ont dressé 24’577 procès-verbaux, ce qui a « certainement contribué dans une grande mesure à l’impopularité de la P.A. ». A cela s’ajoutent les PV établis par la police cantonale, dont le nombre n’est pas précisé. Entre le 12 juin 1940 et le 7 mai 1945, on totalise 258 alertes aériennes, dont 158 de nuit. Le record du nombre d’alertes successives (8) est diurne (entre 7h46 et 21h16) et date du 12 septembre 1944. Soit le jour de la suppression de l’obscurcissement… (8)

Notes

(1) Journal de Genève, 8, 10-11 et 22 novembre 1940.

(2) Tribune de Genève, 27, 25-26 mars, 17 avril et 20 mai 1944. Ibid., 6-7 mai 1944, « Toutes les opinions. Doléances sur l’obscurcissement des cycles ».

(3) Tribune de Genève, 17 juillet et 16 mars 1944. Mémorial des séances du Grand Conseil, Genève, 1944, séances des 29 janvier (p. 122-124) et 12 février (p. 220-223). Interpellation : « Le Conseil d’Etat est-il disposé à intervenir auprès du Conseil fédéral en vue d’obtenir que les peines soient augmentées et que le sursis soit supprimé contre ceux qui commettent des crimes ou des délits à la faveur de l’obscurcissement ou dérobent des matières contingentées par l’Office fédéral de guerre ? ».

(4) Tribune de Genève, 25 février et 28 avril 1944.

(5) Journal de Genève, 30 novembre 1943. Courrier de Genève, 8 janvier 1944. Tribune de Genève, 14 janvier et 12-13 août 1944.

(6) Tribune de Genève, 12 mai et 10 juin 1944.

(7) Courrier de Genève, 13 septembre 1944. Journal de Genève, 13 et 28 septembre 1944. Tribune de Genève, 14, 16 et 25 septembre, 20 octobre, 21 et 24 novembre 1944.

(8) Tribune de Genève, 31 mai 1945.