musée militaire

La Maison du Soldat de Plainpalais

Philippe Coet | Juin 2026

Entre 1915 et 1919, sous l’impulsion de la Commission militaire romande (CMR), pas moins de 16 Maisons du Soldat sont inaugurées et installées à travers le pays. Cette commission est issue des Unions Chrétiennes de Jeunes Gens (UCJG) et des Sociétés de la Croix-Bleue de Suisse romande. C’est « devant le dur service des frontières et l’isolement moral imposé à nos troupes par la guerre » que la CMR imagine et réalise ce projet. Le but est d’offrir aux soldats « qui franchissent le seuil (…) repos, consommations saines et à bon marché, réconfort matériel et moral ». Autrement dit, ils y trouveront une restauration à bas prix et sans alcool, ainsi qu’un lieu de délassement et de lecture. Outre un fond religieux, le « sans alcool » est un élément clé de la démarche. La Patrie Suisse du 25 juin 1919 le rappelle : ce genre d’établissement, en l’occurrence celui d’Yverdon, « a retenu bien des recrues loin des cabarets… et de la salle de police ».

Financées par souscription ou par des dons, les maisons sont installées sur des places d’armes, dans des casernes ou dans le terrain. La plupart ont cette particularité d’être démontables et nombre d’entre elles changent plusieurs fois d’emplacement. Ainsi, pendant la seule année 1916, la Maison n° 10 « Pierre-Pertuis » est inaugurée à Lausanne puis déplacée successivement à Asuel (JU), sur le « front » sud au Tessin (Gesero, puis Taverne) et enfin à Miécourt (JU), où elle reste jusqu’à la fin de la guerre.

Chaque maison est placée sous le patronage d’une personnalité, d’une devise ou d’un événement historique. Rien que pour Genève, on relève les noms de baptême suivants : Général Dufour, Caporal Massé, Roulez Tambours ! (dont l’auteur est le Genevois H.-F. Amiel), Post Tenebras Lux et Au 1er Juin 1814.

Vignette figurant sur le matériel de correspondance distribué par le DSR (ici une enveloppe).

La guerre finie, la CMR cède la place au Département Social Romand (le DSR, fondé en juillet 1919 par les mêmes UCJG et Croix-Bleue), lequel prend le relais. Si certaines maisons conservent leur vocation militaire, d’autres sont transformées en Foyers du Travailleur et installées à proximité de grands chantiers. A cela s’ajoutent le déploiement de foyers mobiles, la mise en service d’un camion Saurer modifié en « auto-cantine » ou encore la création de nouvelles salles de repos et de correspondance. Mais c’est là une autre histoire… (1)

Théophile Geisendorf (ou Geisendorf-Des Gouttes car il accole souvent le nom de son épouse au sien) est l’infatigable artisan de cette entreprise… et de bien d’autres. Il est non seulement l’initiateur du projet de Maisons du Soldat, mais joue aussi un rôle central dans la création du DSR.

Dans sa nécrologie, le Journal de Genève souligne qu’il était « un protestant convaincu, un chrétien agissant, qui a consacré toute sa vie au service de la jeunesse, au service du prochain ». Et dans son histoire des Unions Chrétiennes genevoises, Christine Clerc note que « l’homme avait de la poigne, et de la vision ». Sa biographie le démontre.

Né à Genève en 1874, il passe une partie de son enfance à Cannes où il a suivi son père commerçant. De retour dans sa ville natale, et après ses études secondaires, il obtient le grade de bachelier en théologie (il soutiendra encore deux thèses de doctorat dans les années 30 !). Il devient en 1899 secrétaire-adjoint du comité national des Unions Chrétiennes de Jeunes Gens. Il séjourne ensuite à Marseille pendant plusieurs années, en qualité de secrétaire général de l’UCJG locale. Revenu à Genève en 1907, il est nommé secrétaire de l’Union cantonale, puis entre en 1917 au comité de l’organisation mondiale des UCJG. Il y dirige le département des publications. Ceci expliquant peut-être cela, il crée en 1924 la maison d’édition protestante Labor, rebaptisée plus tard Labor et Fides. Il n’en abandonne la direction qu’en 1951, pour raisons de santé. Dans la droite ligne de ses engagements, il est membre du Consistoire entre 1939 et 1948. Il y préside la commission sociale.

Signalons encore qu’il a participé en 1917 et 1918 à des missions dans des camps de prisonniers en France et en Belgique, et qu’il est l’auteur de nombreux ouvrages.

Il décède en février 1953.(2)

L’inauguration de la Maison de Plainpalais, le 31 mai 1919 (photos publiées dans la Patrie Suisse n° 672 du 25 juin).
On aperçoit Mme Butin assise, à gauche de la photo prise à l’intérieur.

Au 1er Juin 1814

C’est une généreuse donatrice qui rend possible la création de cette 16e maison. Elle est presque toujours présentée, selon l’usage du temps, comme Madame David Butin, et il faut un peu chercher pour découvrir son identité complète : Sophie(- Charlotte) Butin, née Ponson-Robert.

Disparu en 1913, son mari, issu d’une « de ces familles de Genevois de vieille roche », « commerçant habile et probe », reste connu pour avoir légué un million pour la réalisation d’un pont reliant les plateaux d’Aïre et de Saint-Georges. Inauguré en 1927, cet ouvrage porte toujours son nom. Il dote aussi richement l’Hospice général.

Sa veuve poursuit dans la voie de la bienfaisance : elle fait en novembre 1913, pour ne citer que cet exemple, des dons à l’Eglise nationale protestante, au Bien des Aveugles, à l’Œuvre de la Goutte de lait, à l’Orphelinat pour jeunes filles protestantes de Carouge, au dispensaire des médecins de la rue des Corps-Saints et à la commission genevoise de la mission romande…(3)

Rien d’étonnant donc à ce qu’elle s’investisse dans le projet de la CMR. « La vénérable donatrice des maisons de Savatan et de Soleure-Thoune n’a pas épuisé les trésors de son affection pour les enfants du sol natal. Et c’est à elle (…) que ceux qui passeront quelque temps à la caserne de Genève devront la 3me maison dédiée à la mémoire de Monsieur David Butin » peut-on lire dans le catalogue des maisons paru en 1919. Vingt ans plus tard, Th. Geisendorf précise : « Et ce fut le geste heureux d’une grande amie des jeunes qui permit d’élever ce refuge. Car, on l’ignore peut-être, ce qui avait ému ce cœur féminin, c’était l’infinie détresse où, durant l’épidémie de grippe de novembre 1918, s’étaient trouvés malades et convalescents confinés dans les dortoirs de Plainpalais ». Et d’ajouter, détail intéressant, que Mme Butin a aussi fait ce geste en souvenir de la participation de son mari à la campagne du Rhin de 1856 avec les troupes genevoises.

Sophie Butin-Ponson décède le 2 mars 1924. Le Journal de Genève du 20 avril lui rend cet ultime hommage : « On ne compte plus les œuvres de bienfaisance qui ont profité des libéralités de Mme David Butin, cette femme au grand cœur ». (4)

Le premier coup de pioche est donné le lundi 31 mars 1919, « entre deux bourrasques de neige ». L’objectif est de terminer l’ouvrage le plus rapidement possible pour que l’école de recrues du printemps « puisse jouir la première de cette bienfaisante institution ».

A la mi-avril, on procède à la pose de la première pierre du bâtiment et à l’enfouissement dans ses fondations d’une cassette contenant diverses pièces : procès-verbaux, publications et rapports de la CMR, journaux qui relatent le lancement du chantier, documents concernant les internés, etc. Y sont jointes des photos des époux Butin ainsi qu’une « lettre de l’office fédéral de l’alimentation refusant à la C.M.R. des cartes de pain, de lait et de graisse qui devaient [y] être déposées à titre documentaire ». Le pasteur Burnier scelle la cassette sous quelques truelles de ciment, puis récite une prière. Ce rituel s’inscrit dans une cérémonie à laquelle participent la donatrice, des représentants de la CMR (dont Th. Geisendorf) et les autorités civiles et militaires.

Une nouvelle cérémonie a lieu le 31 mai pour l’inauguration de la maison, à nouveau en présence de membres de la Commission et des autorités. Elle débute par une prière du capitaine-aumônier Cellérier et se conclut, après les discours, par une collation. Le Cantique suisse donne la touche finale. A noter que la maison est ouverte au public le lendemain 1er juin « pour répondre au vœu de la population ». L’entrée est payante – 25 centimes – mais c’est pour une bonne cause puisque la recette est destinée au Don national suisse. (5)

L’architecte à l’œuvre est Jean Stengelin, alors encore agent de la CMR. Voici ce qu’en dit Th. Geisendorf en 1939 : « Par chance, au moment de rentrer dans la carrière de son choix, il put donner au moins sa mesure d’artiste : construite sur ses plans, en deux mois au plus, la Maison du Soldat de Genève demeure, par sa grâce très Louis XVI, celle qu’on a pu appeler le « sourire des casernes » (…) ». A l’occasion de cette inauguration, la Patrie Suisse donne d’autres indications intéressantes : « La maison de Genève – qui n’appartient pas au genre démontable – est d’un type plus élégant que les autres. Son architecte, M. Jean Stengelin, l’a conçue dans le style XVIIIme siècle genevois ; elle est aussi beaucoup plus vaste que ses sœurs aînées ». (6)

La maison peut dès lors vivre sa vie et rendre les services attendus.

La Maison se situe dans la cour de la caserne, dans le prolongement de l’aile qui subsiste de nos jours (flèche).
Elle est bien visible ci-dessous, sur la droite de ces cartes postales.

Cette intéressante photo, prise devant le bâtiment, porte au dos l’inscription suivante ; « En souvenir de l’Ecole Recrues II/1 Genève 7 mai – 5 juillet 1919 ».
Il s’agit donc de la première école qui a bénéficié des prestations de la nouvelle Maison du Soldat.

Une brève existence

Citons encore Th. Geisendorf : « Au 1er juin 1814, c’est le nom choisi à dessein d’une demeure largement ouverte à toutes les recrues d’autres cantons. Rien ne peut mieux établir sur quel socle elle repose. Rien n’est plus éloquent ni plus vrai que cette parole du poète inscrite à son fronton : Enfants de Tell, soyez les bienvenus ! »

Une vocation qu’illustre bien une démarche du DSR, une fois de plus suggérée par Th. Geisendorf, à la suite des événements de novembre 1932. Rappelons que des troupes valaisannes sont alors déployées à Genève et cantonnées notamment dans la caserne. Elles y fréquentent bien entendu la Maison du Soldat, ce qui les amène à s’interroger sur la signification de la date qui lui sert de nom. Pour satisfaire cette curiosité, le DSR édite et leur distribue une plaquette-souvenir de 24 pages, rédigée par Horace Micheli, Edouard Chapuisat et Albert Malche, intitulée Aux soldats valaisans et aux recrues III/I : hommage et souvenir de Genève reconnaissante. La dédicace est due à la plume de l’incontournable Th. Geisendorf. (7)

La date exacte de la disparition de la maison nous est inconnue. Elle est emportée avec une bonne partie de la caserne par l’inexorable extension du Palais des Expositions dans la seconde moitié des années 1950. (8)

L’histoire ne dit pas non plus si la cassette a été retrouvée et sauvegardée pendant les travaux de démolition…

Une aquarelle

Le Musée a récemment acquis une aquarelle originale du peintre et graphiste Willy Burger, représentant la Maison du Soldat de Plainpalais. Cette illustration est intéressante à plus d’un titre : son auteur, son sujet et ses déclinaisons.

Elle fait partie d’une série réalisée vraisemblablement pour Th. Geisendorf et le DSR, où figurent aussi bien des Maisons du Soldat que des Foyers du Travailleur, le camp de Vaumarcus (UCJG) ou encore l’auto-cantine. Certaines ont été éditées en cartes postales et plusieurs sont publiées en planches hors texte, en trichromie, dans l’ouvrage Servir ceux qui servent. « Au 1er juin 1814 » est la première de ces 12 planches.

Willy Burger est né en 1882 à Zurich. Lithographe de formation, il passe ensuite par l’Académie des Beaux-Arts de Karlsruhe (1901-1903), puis il part travailler comme graphiste à Londres, aux USA et à Rome. Revenu en Suisse, il s’installe à Rüschlikon (ZH) en 1913. Illustrateur de livres, de cartes postales, de catalogues commerciaux et autres supports publicitaires, ce sont surtout ses affiches qui lui valent sa notoriété (celle du train du Pilate (1898) aurait atteint un tirage de 80’000 exemplaires). Mais il est aussi un peintre paysagiste reconnu, notamment pour ses vues de montagne. Il est d’ailleurs membre du Club Alpin Suisse.

A noter qu’il a contribué, en les illustrant, aux deux volumes de Th. Geisendorf parus en 1932, Geôles et pontons d’Espagne.

W. Burger décède le 26 mars 1964 à Rüschlikon. (9)

Revenons, pour conclure, à notre aquarelle. Au dos de l’encadrement figurent deux inscriptions : « Propriété de M. Geisendorf Des Gouttes » et, en-dessous, « Remis à Ch. Jaton. En souvenir du « patron » dont il fut longtemps le collaborateur si apprécié. Laus[anne]. mai 1953 ». Charles Jaton était un agent du Département Social Romand que l’on croise au détour de quelques pages du livre Servir ceux qui servent (par exemple page 160). Il a de toute évidence reçu cette aquarelle après la mort de son propriétaire le 6 février 1953.

Notes

(1) Jean BURNIER et Th. GEISENDORF, Nos seize Maisons du Soldat durant l’occupation des frontières 1915-1919 ; Lausanne/Genève, [1919], citation p. 3.

Jean BURNIER et Théo. GEISENDORF, Lorsqu’ils sont « à la chotte » … Avec nos troupes en campagne et dans les Maisons du Soldat ; Lausanne, [1918], citation p. 27.

Jean-Marc FONJALLAZ, DSR, un siècle au service de la collectivité ; [Rolle], 2019, p. 28-32.

«Département Social Romand» in Dictionnaire historique de la Suisse, en ligne : www.hls-dhs-dss.ch/fr/articles/027567/2006-12-01/, consulté le 31 mars 2026.

(2) Journal de Genève, 14 juin 1951 et 7-8 février 1953. DSR, un siècle…, p. 29.

Christine CLERC, De l’initiative à l’action : Histoire des Unions Chrétiennes de Genève ; Genève, [2015]. Cf. Annexes ; Destin et renommée de quelques unionistes genevois ; Théophile Geisendorf-Des Gouttes (1874-1953).

(3) Journal de Genève, 31 mai, 13 juin et 11 novembre 1913.

(4)Nos seize Maisons du Soldat…, p. 34. Th. GEISENDORF-DES GOUTTES, Servir ceux qui servent, quelques pages vécues d’un effort de christianisme social durant l’armistice de 1918 à 1939 ; Genève et Boudry, 1939, p. 24. Journal de Genève, 4 mars et 20 avril 1924.

(5) Journal de Genève, 1er avril, 15 et 16 avril, 1er et 3 juin 1919. Tribune de Genève, 2 et 17 avril, 4 juin 1919.

(6) Servir ceux qui servent…, p.7. La Patrie Suisse, n° 672, 25 juin 1919, p. 153-154.

(7) Servir ceux qui servent…, p. 25. Journal de Genève, 16 novembre 1932. Der Schweizer Soldat-Le Soldat Suisse ; Zurich, n° 9, 12 janvier 1933, p. 143-144. La plaquette est éditée par Labor.

(8) « Au cours des nombreuses années qui suivirent la création du Palais des expositions et du Salon international de l’auto, on laissa la caserne de Plainpalais aller à l’abandon – on la savait condamnée – et bientôt sa surface de 50.000 mètres carrés fut considérablement réduite » in Tribune de Genève, 24-26 mai 1958, « Petite histoire de la caserne de Plainpalais ».

(9) «Willy Burger» in Dictionnaire historique de la Suisse, en ligne (www.hls-dhs-dss.ch/fr/articles/024617/2003-04-10/ ),
consulté le 31 mars 2026.

Willy F. Burger, ein künstlerischer Kosmopolit in Rüschlikon ; eine Ausstellung der Gemeinde Rüschlikon im Brahmshaus, 28. Oktober bis 20. November 2011 ; 72 pages.