Des objets… une histoire
Milo Naef
Philippe Coet – Février 2026
Après Paul Eberbach, alias Minouvis, nous voulons ici évoquer un autre illustrateur « militaire », dont le coup de crayon inimitable a marqué des générations de soldats suisses. Nombreux sont en effet ceux qui se souviennent de ses personnages généralement (mais pas toujours) souriants, plutôt râblés, aux pieds souvent démesurés et mâchonnant parfois un cigarillo ou une pipe.
Emil dit Milo (ou encore Millo) Naef est né le 27 juin 1908 à Brunnadern, un « village de brodeurs » du Toggenburg. Il suit un apprentissage de dessinateur en broderie à Saint-Gall, dans une école liée au Musée de l’industrie et de l’artisanat, mais le déclin de cette branche l’amène à compléter sa formation par celle de dessinateur en tissus à l’Ecole suisse du textile de Wattwil, dans sa région natale. Son activité professionnelle dans cette spécialité ne lui donne cependant guère satisfaction. La chance lui sourit en 1940 lorsque le directeur de l’école de Wattwil, Andreas Frohmader, le recrute en qualité de professeur. Il y enseigne dès lors le dessin technique, la théorie des couleurs et la systématique des armures (soit le croisement des fils de chaîne et de trame). Il se révèle un enseignant doué, mêlant qualités pédagogiques, organisation rigoureuse et humour. Il prend sa retraite en 1973.
Marié en 1932, son épouse Helene est sa plus fidèle mais aussi sa plus sévère critique. Car il occupe ses loisirs en dessinant ou en peignant personnages, animaux et paysages, cherchant son inspiration dans son environnement immédiat. Il pratique également la gravure sur bois et la linogravure.

Notons encore que Milo Naef était un bon tireur, qu’il a récolté de nombreuses distinctions et autres couronnes, et qu’il a même été désigné par le département militaire de son canton président de la commission de tir de l’Ober et du Neutoggenburg (où se situe Wattwil).
Il décède le 23 novembre 1991.
Sujets militaires
Plus qu’à ses tableaux, ses gravures et autres dessins, il doit sa notoriété à ses cartes postales illustrées, qui décrivent avec une ironie bienveillante des situations ou des épisodes de la vie en gris-vert, dans lesquels tout soldat pouvait se reconnaître.
A l’automne 1980, dans le cadre d’une exposition organisée à Lichtensteig (toujours dans le Toggenburg !), ce ne sont pas moins de 180 cartes qui sont présentées, soit la totalité de sa production jusqu’en 1975, A cela s’ajoutent une quarantaine d’originaux de plus grand format, sur les 70 à 80 qui sont alors en circulation.
Aux journalistes qui l’interrogent à cette occasion, Milo Naef raconte qu’il s’est fait remarquer dès son école de recrue par ses camarades pour les dessins qu’il donnait au « Schweizer Eulenspiegel-Kalender » (une publication annuelle satirique, comportant des caricatures). (1) Lors de son premier cours de répétition, précédé d’une réputation naissante, il est encouragé par les officiers, notamment par le commandant de bataillon, à se lancer dans la création de cartes postales. Ce commandant lui explique en effet que, ses sujets n’étant jamais lourds ou dévalorisants contrairement à ce que l’on pouvait alors trouver dans les casernes, les officiers pourraient se permettre de les envoyer…
L’artiste débutant se décide à soumettre 6 projets à l’éditeur zurichois Photoglob (2), qui les accepte tous. C’est ainsi que sa première carte est publiée en 1935. Il précise qu’à l’époque il touchait 30 F par illustration et n’était pas intéressé au résultat des ventes. L’on peut supposer que la situation a ensuite changé car le nombre de cartes signées Naef envoyées chaque année aurait atteint les 200’000 !
Il le rappelle : 180 cartes, ce sont 180 idées. Il affirme n’avoir jamais eu de difficulté à en trouver, puisant d’abord dans son expérience personnelle : officier du train pendant la Seconde Guerre mondiale, il compte 1’400 jours de service à son actif.(3) Ce sont ensuite ses élèves de l’école de Wattwil qui lui ont fourni la matière nécessaire. Des élèves qui, à leur tour sous l’uniforme, lui envoyaient parfois ses propres cartes, un clin d’œil qui leur valait en retour un petit paquet…
Son style a bien entendu évolué au fil du temps, mais il lui a fallu également s’adapter aux changements techniques : il a ainsi remplacé dans ses dessins le mousqueton par le fusil d’assaut ou encore changé telle ou telle pièce d’équipement.
Pour compléter cette brève présentation, nous proposons quelques cartes qui illustrent le cursus honorum militaire classique, de l’école de recrue à la fonction suprême (prise comme une éventualité !), en passant par toutes les étapes possibles.
Notes
(1) Pendant ses études, Emil Naef publie des caricatures dans diverses publications et « Kalender », ce qui lui permet de gagner un peu d’argent de poche. Cf. l’article de Paul Pfiffner.
(2) La société Photochrom & Co, fondée en 1889, devient Photoglob & Co AG en 1895 par suite de sa fusion avec une entreprise de phototypie. Nouvelle fusion en 1924 qui donne Photoglob-Wehrli & Co AG. L’entreprise zurichoise rachète en 1928 l’éditeur de cartes genevois Vouga.
Elle prend le nom de Photoglob AG dès 1974. Reprise en 2020 par Buchzentrum AG, elle disparaît du registre du commerce, mais subsiste en tant que marque.
Source : Bibliothèque nationale suisse, « Archives Photoglob-Wehrli », consulté le 29 décembre 2025.
www.nb.admin.ch
(3) Emil Naef est sergent-major au début de la guerre. Aspirant au sein du bataillon d’infanterie de montagne 77, il est promu lieutenant, puis premier-lieutenant. Cf. Paul Pfiffner.
Bibliographie
Fridolin HAUSER-NAEF, « In memoriam. Emil (Millo) Naef », in Mittex, die Fachzeitschrift für textile Garn- und Flächenherstellung im deutschsprachigen Europa, publication de la Schweizerische Vereinigung von Textilfachleuten ; vol. 99, n° 4, 1992, p. 41.
www.e-periodica.ch
Paul PFIFFNER, « Millo Naef, ein Toggenburger Zeichner, Karikaturist und Maler », in Toggenburger Heimat Jahrbuch 1958, p. 49-58 ; Thur-Verlag : E. Kalberer AG, Buchdruckerei, Bazenheid.
Der Bund, n° 300, 22 décembre 1979, et n° 196, 22 août 1980.
Wir Brückenbauer, 12 septembre 1980.
Thuner Tagblatt, n° 226, 26 septembre 1980.
www.e-newspaperarchives.ch
Site de Wattwil, « Milo Naef, 1908-1991 », consulté le 11 février 2025.
www.wattwil.ch
Remerciements
A Monsieur Jürg Burlet pour son aide précieuse dans cette recherche.
