Des objets… une histoire

Il y a quatre-vingts ans :
en mai à Genève

Philippe Coet – Mai 2025

Tout le monde attend ce moment avec une impatience bien légitime, mais personne ne sait quand sera annoncée la fin de la guerre en Europe. Cela n’empêche pas de prendre des dispositions. Ainsi le Conseil fédéral prévoit-il de faire « sonner les cloches partout et au même moment » et de marquer ce jour tant attendu par des services divins. Mais il souhaite aussi éviter des « manifestations publiques bruyantes ». A Genève, par exemple, ce sont les autorités communales qui avertiront les curés de la fin des hostilités pour que ces derniers fassent sonner « les cloches de toutes les églises du canton » entre 18h. et 18h15. Dans le catholique Courrier de Genève, à l’instar du Conseil fédéral, le vicaire général demande de la retenue et de la dignité eu égard aux souffrances et dévastations dues au conflit (1). Nous verrons que ces recommandations ne résisteront guère à la vague d’enthousiasme qui va déferler, même si la presse relève ici ou là que la joie n’est pas toujours et nécessairement sans partage.

Lundi 7 mai

Radio Sottens annonce en début d’après-midi la capitulation allemande. La nouvelle se répand peu à peu, confirmée vers 16h. par Radio-Londres. « D’un seul coup Genève connut l’ivresse des grands jours. A chaque instant de nouveaux drapeaux apparaissaient aux fenêtres ». Chacun veut le sien, les magasins sont pris d’assaut et les stocks sont rapidement épuisés. De même les kiosques sont assiégés : « sitôt parus, les vendeurs furent assaillis et certainement qu’en ce jour, malgré les restrictions de papier, tous les journaux effectuèrent un tirage énorme » affirme le Courrier.

Etudiants et écoliers, dès la sortie des classes, forment de joyeux cortèges, chantent et dansent un picoulet place du Molard. Puis ce sont les gens qui finissent leur journée de travail qui viennent grossir la foule. A 19h., la circulation dans les Rues-Basses est complètement paralysée. Des manifestations de sympathie ont lieu devant les consulats de pays alliés. La fête est partie pour durer : heureusement, « les gendarmes, joyeux comme tout le monde, évitèrent de rencontrer sur leur chemin les citoyens trop exubérants ou en désaccord avec les lois de l’équilibre » ajoute ce même Courrier (2).

Mardi 8 mai

La « liesse générale » dure jusqu’au petit matin du mardi.

Les collégiens ne prennent pas le chemin de leurs établissements, mais celui des écoles de jeunes filles « pour réclamer… leur libération ». Cette jeunesse se forme à nouveau en cortège et multiplie les picoulets.

L’on s’arrête devant le consulat britannique, où l’on scande tant et si bien le nom du premier ministre que le consul présente à la foule, depuis une fenêtre, un portrait de Winston Churchill « qui fut salué par une tonitruante ovation ». La presse signale aussi que de « joyeuses bandes » passent et repassent devant le Monument national.

Le soir venu, il y a toujours autant de gens dans les rues, et la ligne du tram 12 est comme la veille interrompue entre Neuve et Rive. Ce mardi étant « jour avec viande », les cafés et restaurants font le plein, tout comme les dancings et autres bals. A la sortie des services religieux, les badauds peuvent admirer la ville, la rade et le jet d’eau illuminés, se rendre sur la plaine de Plainpalais où sont les forains ou encore regarder passer toutes sortes de défilés : les pupilles de la Société fédérale de gymnastique qui associent démonstrations et collecte pour le Don national, l’Union musicale française qui donne la sérénade ou encore, plus surprenant, quelques israélites qui réclament la Palestine pour le peuple juif. La Tribune signale aussi des manifestations de partis de gauche « dont les membres promenèrent en ville les emblèmes soviétiques ».

Comme la veille, cette journée se termine… tôt le lendemain.

A noter ce constat de la Tribune, à mettre en regard des appels à la sobriété des jours précédents : « Dans les pharmacies, certains produits vitaminés et stimulants connurent un joli succès, car d’aucuns voulurent fêter dignement et surtout longuement la fin des hostilités » (3).

Et l’armée ?

Parmi les cortèges mentionnés par la presse figure celui de l’Armée du Salut. Elle n’est pas la seule à défiler.

Le hasard fait d’ailleurs bien les choses car la cérémonie est planifiée depuis plusieurs jours : ce mardi 8 mai, les recrues de l’école I/1 quittent la caserne de Plainpalais vers 16h30 pour gagner Mon Repos et son monument aux soldats de Genève. L’information ayant circulé, nombreux sont ceux qui se massent le long des quais pour voir passer la troupe. Mais étonnamment cette dernière emprunte un autre itinéraire. « Les curieux en furent pour leurs frais » rapporte la Tribune, alors que le Journal de Genève affirme que « les jeunes recrues défilèrent d’une façon impeccable à travers la ville pour se rendre à Mon Repos, suivies d’une foule toujours plus dense ». Question de point de vue, sans doute…

Salut au drapeau, dépôt d’une couronne, discours, minute de silence, exécution de la marche « Aux Armes Genève » et enfin défilé devant les autorités à hauteur du Kursaal : la manifestation ne déroge pas à la tradition. Un journaliste conclut son compte rendu en rappelant que ces recrues auront la chance d’échapper aux « soucis de longues relèves » (3).

En ce début de mois de mai, le Conseil fédéral s’engage à démobiliser le plus vite possible, mais il estime cependant nécessaire de procéder par étapes. Le Général Guisan écrit le 4 juin au président de l’Assemblée fédérale pour proposer de fixer la fin du service actif au 20 août ; il souhaite aussi être libéré de sa charge à cette occasion. Le Conseil fédéral recommande aux Chambres réunies de donner suite à ces demandes, ce qu’elles font à l’unanimité le 20 juin.

Le dimanche 19 août 1945 a encore lieu à Berne la fameuse journée des drapeaux, qui voit défiler devant le Général les drapeaux, étendards et fanions des unités de toutes les armes, dans un « rutilement innombrable »(4).

Notes

1) Courrier de Genève, 2, 4 et 5 mai 1945.
2) Journal de Genève et Courrier de Genève, 8 mai 1945.
3) Journal de Genève, 9 mai, et Tribune de Genève, 9-10 mai 1945.
4) Journal de Genève, 9 et 16 mai, 20 août 1945. Bulletin officiel de l’Assemblée fédérale, 1945, volume II, séance du 20 juin, p. 251-253, « Démission du général ».